L’attente

L’agacement commence à avoir raison de sa patience. Bien entendu, elle a conscience que cela ne lui apportera rien : il ne vient jamais lorsqu’elle s’énerve. Mais ce soir, elle a besoin de lui. Elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour préparer son concours demain. À présent, tout repose sur son bon vouloir.

Mais il est comme un trousseau de clés : c’est toujours lorsqu’elle a le plus besoin de lui qu’il se fait le plus désirer. En fait, il ne vient pratiquement jamais lorsqu’il est attendu. À croire qu’il aime que son arrivée soit une surprise. Il faut lui reconnaître un certain talent pour la rejoindre sans qu’elle ne s’en rende compte.

Elle se retourne, son mouvement rendu brusque par la frustration qu’elle tente ainsi d’évacuer, vainement. Le temps passe et, toujours, aucun signe de lui. De nouveau, l’impatience la gagne. Cela ne sert à rien !

Une infusion lui ferait certainement du bien. Elle se lève et se dirige vers la cuisine. La bouilloire est retournée sur l’égouttoir. Elle s’en saisit et la remplit d’eau avant de la poser sur la plaque de cuisson, qu’elle allume. Pendant que l’eau chauffe, elle prépare un mélange de tilleul et de verveine, puis verse deux cuillères de miel au fond de son mug.

La bouilloire commence à siffler. Elle coupe la plaque et verse l’eau dans le mug avant d’y plonger son sachet d’infusion. Elle lève les yeux et observe son logement étudiant, dont elle voit pratiquement l’intégralité sans avoir à se déplacer.

La cuisine, un passage à peine suffisamment large pour ouvrir les tiroirs et portes des meubles dans lesquels elle range sa vaisselle et ses vivres, n’offre qu’un plan de travail, comportant un évier et des plaques de cuisson trop proches pour respecter n’importe quelle norme de sécurité électrique. Un bar, sur lequel est posé son mug, surplombe cet espace et ouvre sur la pièce principale, son bureau-salon-salle à manger. Elle a conservé le clic-clac et le fauteuil du précédent occupant, des produits d’un grand fabricant suédois qu’elle a rachetés pour le tiers du prix original. Le canapé convertible est placé directement sous le bar, en face de sa table basse, une planche posée sur un tréteau à hauteur réglable. Sur la gauche du sofa, le fauteuil fait également face à la table. Et sur sa gauche, une autre planche de bois, sur deux tréteaux, fait office de bureau.

Le sac posé sur ce dernier lui donne une idée. Elle fait le tour du bar et se dirige droit vers lui, pour extraire de son sac le livre qu’elle lit pour occuper ses vingt minutes de bus matin et soir. Les transports rebutent plusieurs de ses camarades, mais elle y voit l’occasion de se changer les idées, de faire une vraie coupure dans sa journée.

Précisément ce dont elle a besoin pour arrêter de penser à lui ! Elle pose le livre sur sa table basse puis se dirige vers son bar pour inspecter le contenu de son mug. En le saisissant pour le porter à son nez, elle constate déjà que la couleur est magnifique, avec une légère teinte ambrée. Elle hume les arômes et est satisfaite : l’infusion est parfaite ! Elle extrait le sachet et le presse contre le bord de la tasse avec sa cuillère pour en extraire tout le liquide, avant de le jeter vers la poubelle. Raté ! Tant pis, elle le ramassera demain.

Elle remue consciencieusement afin de dissoudre tout le miel, dont l’essentiel était encore au fond, puis lève la tasse à ses lèvres pour goûter le résultat de sa préparation. C’est trop chaud. Elle pose le mug sur la table basse, se saisit du livre et s’assoit dans le fauteuil.

Elle ouvre le livre à la page indiquée par son marque-page, prête à lire. Elle s’interrompt, surprise : le texte est à l’envers. Elle est pourtant certaine qu’elle tenait son livre dans le bon sens. Perplexe, elle referme le livre pour en examiner la couverture. Celle-ci est effectivement dans le bon sens, mais ce n’est pas le cas du titre.

La fatigue lui joue des tours, mais lui ne vient toujours pas. Elle regarde sa montre. La nuit est tombée ,mais il n’est pas encore si tard ; elle peut faire un tour de quartier pour se vider la tête. L’infusion sera à température idéale à son retour et elle pourra prendre une bonne douche chaude — dans la mesure où une douche à trente-sept degrés peut être qualifiée de « chaude » . Il ne devrait pas mettre longtemps à arriver après ça.

Elle enfile une veste légère, ses tennis et sort de sa chambre étudiante, qu’elle verrouille. L’ascenseur est en panne, bien évidemment, mais elle prend de toute façon toujours les escaliers, depuis le jour où, à sept ans, elle est restée coincée seule pendant près de trois heures.

Sortie de la résidence, elle bifurque immédiatement à droite. Le quartier n’a rien d’exceptionnel à offrir pour une promenade. Rien que des bâtiments, tous plus gris les uns que les autres. La maison des élèves est sans doute l’immeuble le plus récent du quartier et était certainement blanc au départ. Aujourd’hui, il a pris une teinte jaunâtre et l’ombre des rebords de fenêtre semble imprimée sur la façade.

Pourtant, il reste un petit carré de verdure, à quelques centaines de mètres, où persistent quelques arbres. Bien entendu, une part non négligeable de ce coin préservé a été transformée en parc à chien, afin que les compagnons à quatre pattes puissent se soulager ailleurs que sur les trottoirs, mais ce petit contact avec la nature lui fait toujours beaucoup de bien.

Elle arrive au carrefour et tourne encore une fois à droite. Le petit carré de verdure est là, à sa place. L’éclairage public ne traverse pas complètement le feuillage des arbres et les immeubles entourant ce minuscule parc, créant une île isolée au milieu de l’océan urbain. S’asseyant sur le banc, elle ferme les yeux. L’herbe sous ses pieds et l’humidité qui commence à s’y condenser, la lumière raréfiée, le bruissement des feuilles dans la brise légère… Elle se représente le jardin de sa grand-mère, en pente, avec le banc tout en haut, qui permet de voir la rue par-dessus les haies de troènes. Voilà de quoi se détendre un peu !

Elle ouvre les yeux. Elle ne saurait l’expliquer, mais quelque chose n’est pas normal. C’est comme si elle ressentait une présence. Quelque chose qui serait tapi dans l’obscurité. Ce bruit ! Ce n’est pas celui des feuilles.

Elle se lève, sautant presque du banc, et se retourne vers le son, dans le coin le plus sombre du parc, mais ne distingue rien l’obscurité. Les yeux rivés sur la zone noire, elle réalise l’incohérence de la situation : sa propre ombre est dirigée vers une totale absence de lumière. Ce point devrait être directement éclairé par le lampadaire derrière elle. Pourtant, contre toute logique, il y règne des ténèbres insondables.

Et là, tandis qu’elle observe, l’ombre grandit. Pas comme si l’éclairage baissait, non. Plutôt comme si cette obscurité étandait d’immatériels tentacules. Elle se sent engourdie, incapable de réagir, comme si son cerveau était paralysé par l’absurdité de la situation. Elle est cartésienne, elle fait des études pour devenir scientifique, mais ce qui se passe en face d’elle dépasse sa compréhension. L’un des tentacules semble sur le point d’atteindre sa propre ombre. C’est le moment où ses instincts les plus profonds resurgissent, lorsqu’il faut choisir entre combat et fuite. Et face à un adversaire si inconnu, si intangible, la seule réponse est la fuite !

Elle prend ses jambes à son cou et part. Aussi vite qu’elle le peut. Elle court. Son unique but est de se réfugier dans sa chambre étudiante, mais elle ne reconnait pas les rues. C’est comme si elle s’était soudain retrouvée à l’autre bout de la ville. Elle court sans se retourner et fait appel à toutes ses capacités cognitives.

L’ombre n’est que l’absence de lumière. Elle ne peut pas exister dans une zone directement éclairée. Ce n’est pas une entité vivante et dotée de tentacules. Par ailleurs, elle n’a pas pu être à un endroit à un moment et à un autre l’instant suivant. À moins que…

Elle n’entrevoit qu’une réponse à ce mystère, mais comment s’en assurer… Là ! Dans l’ouverture d’une ruelle, sur sa gauche, elle aperçoit la résidence. Elle s’arrête et fait demi-tour pour se précipiter dans le passage étroit. L’entrée lui fait face. Elle court le plus vite possible, à bout de souffle.

Elle tire sur la porte, mais celle-ci est fermée. Elle met sa main dans sa poche, mais celle-ci est vide. Où sont ses clés ? Les a-t-elle perdues en chemin ? Elle regarde derrière elle, par le chemin qu’elle vient d’emprunter. L’ombre semble franchir le coin, comme si elle la suivait. Une cinquantaine de mètres, c’est tout ce qui les sépare. Comment entrer ? L’interphone est en panne depuis des semaines.

Elle se tourne à nouveau et lève les yeux vers sa chambre, désespérée. La fenêtre est ouverte. Ne voyant pas d’autre issue, elle entreprend d’escalader la façade. Atteindre le premier étage n’est pas difficile. Les garde-corps fournissent d’excellentes prises. En dépit des cours d’escalade qu’elle suit depuis l’enfance, elle ne se risquerait jamais à escalader une façade en temps normal, mais cette ombre lui semble être une menace suffisante pour bousculer les habitudes. Se tenant aux côtés de l’ouverture, elle se dresse, les pieds sur le rebord puis sur la barre à laquelle elle s’est accrochée. Elle se trouve à présent à trois ou quatre mètres du sol.

Sa main gauche est calée en haut du renfoncement. Il lui faut maintenant atteindre le rebord de sa propre fenêtre. Si le premier étage était facile, elle est à présent en difficulté : son bras tendu n’atteint pas sa cible. Elle baisse alors les yeux et constate l’ombre étend ses tentacules jusqu’au pied du bâtiment. Plus question de reculer. Tentant le tout pour le tout, elle pousse sur ses jambes et, du bout des doigts, attrape la prise qu’elle visait. Contre toute attente, elle parvient, à la force de ses bras, à se hisser et à appuyer le haut de son corps sur le garde-corps.

Poussant sur ses jambes, puisant dans ses dernières forces, elle parvient à entrer dans sa chambre. Elle se relève et ferme immédiatement la fenêtre. Elle recule et trébuche contre son propre lit, tombant assise dessus. Sa main heurte quelque chose. Une jambe ? Sa tête pivote malgré elle et elle voit. Elle est couchée dans son lit, endormie.

Enfin, elle comprend ! Elle n’attendait pas le sommeil, elle rêvait seulement de cette attente. Baissant les yeux, elle constate qu’elle est déjà en tenue pour dormir ; il ne lui reste qu’à se coucher et profiter pleinement de cette nuit réparatrice. Elle s’installe confortablement et ferme les yeux, laissant l’ombre recouvrir sa fenêtre et son rêve s’achever dans l’obscurité.

Cette histoire a été écrite dans le cadre d'un défi.

Thème : le sommeil.